Alors que les premières lueurs du crépuscule dardaient de pourpre l’horizon de cette partie de l’Axode, les rues bourdonnaient encore d’une étourdissante animation. La petite umi, à peine plus haute que la plus basse des fenêtres, avait bien du mal à se frayer un chemin parmi la foule et ne savait plus où poser son regard. Des centaines de marchandises chatoyantes et appétissantes posées sur des étals multicolores s’offraient à la perte de sa vue. Les maisons, des blocs de torchis renforcé entassés les uns sur les autres en une gigantesque masse de ville organique, presque une forêt de pierre, écrasaient de toute leur hauteur la nouvelle venue. Des draps et des linges pendaient des fenêtres, déjà débordantes de fleurs irisées et aux arômes envoutants. Des cargos volants propulsés au mana fendaient les airs. Les sons dansaient depuis les ruelles en une harmonie ininterrompue de bavardages, de tintements de pièces, de pétarades de moteur à mana et de musiques. De partout gonflaient et s’évanouissaient des dizaines de flux mantriques de toutes sortes, comme autant de souffles de sens inconnus et mystérieux pour la jeune fille bouillante de curiosité. Certains riverains lavaient leurs vêtements en accompagnant d’un murmure l’eau savonneuse entre les fibres des tissus ; d’autres retournaient leur jardin d’un geste de la main avant de l’ensemencer de l’autre ; des vieillards à plumes, à cornes et à fourrure jouaient à des jeux, soulevant leurs pièces sans même les toucher, tandis que des enfants faisaient crépiter des feux d’artifice illusoires. La vie tournait à toute vitesse sur l’Axode, et Malika semblait bien la seule à s’en émerveiller. Toute à sa contemplation surexcitée, elle ne vit pas débouler de la ruelle le gigantesque passant aux lourds sabots qui la percuta de plein fouet. Malika, ses cartes, ses outils et tous les autres bidules que son gros sac à dos contenait furent ainsi propulsés sur le sol sans ménagement.

          — « Eh ! Ça ne va pas non ? » tempêta-t-elle, assise par terre et se massant les fesses. « Tu pourrais au moins t’excuser gros machin ! »

          Le passant, un pragidus de plus de deux mètres à la peau cuireuse gris terne, approcha l’épaisse corne de son nez près de Malika et plissa les yeux pour mieux distinguer cette minuscule boule de poils qui l’avait heurté.

          — « Qu’est-ce que tu es toi ? » interrogea-t-il plein de curiosité d’une voix grasse et profonde. « J’avais jamais vu une ybris dans ton genre par ici. »

          En effet, comparée aux autres passants, Malika ne se fondait pas dans la masse, surtout avec son foulard blanc léger enroulé autour de son buste, son sarouel et ses grosses lunettes de soudure en cuivre sur son front.

          — « C’est parce que je suis une umi, gros machin, pas une ybris ! » répondit Malika en faisant la moue. « Alors, tu vas t’excuser de m’avoir fait tomber oui ou non ? »

          — « Peuh ! Et puis quoi encore ? » ricana le passant. « T’avais qu’à regarder où t’allais, c’est tout ! »

          — « Et comment j’aurais pu ? Vous êtes tous tellement énormes que je ne vois presque pas où je vais moi ! »

          — « Ça, c’est pas mon problème » rétorqua-t-il, cinglant. « Maintenant dégage gamine, avant que je m’énerve. »

          Le visage de Malika devint rouge vif et le pragidus crut un instant que de la vapeur allait lui sortir par ses grandes oreilles tendues. La jeune umi se releva puis se rua sur le malpoli en un éclair. Un léger flux mantrique émana d’elle tandis qu’elle pointait un doigt rageur vers son visage.

          — « Non, mais tu t’entends parler espèce de gros machin !? » rugit-elle à pleins poumons. « Ta mabu ne t’a jamais appris que l’ombre du géant devait assurer le chemin des petits qui l’abreuvent ?! Alors maintenant tu vas t’excuser tout de suite ou sinon... ! »

          Malgré qu’elle faisait à peine un tiers de sa taille, le pragidus recula d’un pas devant la fureur de la petite umi. Et bien qu’il n’avait même jamais entendu le proverbe qu’elle avait cité, il commença à penser qu’il lui aurait mieux valu regarder où il mettait les pieds.

          — « Bon bon, je m’excuse de t’avoir bousculée... » grommela-t-il, ronchon.

          — « Ben voilà, c’était pas compliqué. Merci beaucoup ! Je ferai plus attention moi aussi » répondit poliment Malika en souriant, avant de rassembler ses affaires éparpillées dans la rue.

          Le passant resta là quelques secondes à la regarder, victime d’une sensation qu’il n’avait encore jamais ressentie, avant de reprendre sa route. Arrivé une intersection de rue plus loin, ses jambes le lâchèrent un instant et le géant manqua de s’effondrer. Tout choqué, haletant et transpirant, le pragidus fut soudain frappé d’un éclair de lucidité. Sans même comprendre comment ni pourquoi, cette minuscule jeune fille était parvenue à lui glacer les tripes.

Après avoir tout compté et tout rangé dans son sac, Malika sentit son ventre gronder. En effet, cela faisait maintenant plus d’une journée entière qu’elle n’avait rien mangé ni rien bu.

          — « Excuse-moi madame » demanda-t-elle poliment à une femme aveser aux plumes oranges et violettes. « Tu pourrais m’indiquer un endroit où je peux dormir et manger s’il te plait ? »

          — « Euh oui... » répondit l’aveser, gênée. « Tu vois cette rue là-bas ? Tu la suis jusqu’au bout puis tu tournes à droite au croisement. Ensuite, tu prends la première à gauche, puis la troisième à droite et tu arriveras à une auberge, la Belle Étoile. »

          — « Merci beaucoup ! Qu’est-ce que tu veux en échange ? »

          — « Ben rien, ça ira comme ça... » répondit la passante, de plus en plus interloquée.

          — « Waw ! Tu es très généreuse » s’exclama Malika, les yeux pleins d’admiration, avant de reprendre sa route. « Encore merci et sois prudente sur ta route ! »

          La petite umi lui souhaita au revoir d’un grand geste de la main, geste que la passante imita timidement sans trop comprendre ce qui pouvait bien rendre cette fille si enthousiaste. Malika suivit le chemin et déboula dans une magnifique rue serpentante aux senteurs de plantes aromatiques et de feu de cheminée. Elle trouva sans difficulté l’enseigne de l’auberge et ses oreilles tombèrent de déception à sa vue. La plaque de bois, gravée des lettres « La Belle Étoile », avait en effet légèrement brulé et on aurait dit qu’elle était sur le point de se décrocher à tout instant. La façade de l’immeuble ne devait pas faire plus de six ou sept mètres de large et penchait tellement vers l’avant que Malika avait la nette impression que le bâtiment voulait l’écraser. Le mur de torchis renforcé, avec ses lézardes et sa fenêtre cassée au premier étage, ne pouvait pas plus donner l’illusion d’une ruine prête à s’effondrer. Mais curieusement, une étoile  à huit branches de cuivre doré d’une propreté exemplaire ornait l’immense porte d’entrée. Malika déglutit, prit une grande inspiration et tourna la poignée de la porte d’entrée d’un air décidé.

Si la façade de l’auberge n’inspirait ni confiance ni confort, l’intérieur, lui, remplissait amplement et sans peine ce rôle. Dès l’entrée, un large escalier de bois taillé descendait vers la grande salle du bar dans laquelle étaient attablés des dizaines de clients bavards tout autour d’un doux foyer circulaire de braises encore brulantes. Descendue dans ce qui était véritablement le sous-sol de l’auberge, Malika frissonna de plaisir en s’approchant des flammes, leva les yeux et fut happée par la hauteur du plafond de poutres qui soutenait toute la structure du bâtiment. Le bois sombre du plancher, du bar et de la salle était légèrement surélevé et entouré de rambardes et donnait à la pièce un cachet à la fois rustique et élégant. Un grand escalier en colimaçon entièrement fait de bronze et érigé dans un coin traversait la pièce de bas en haut pour mener, manifestement, aux chambres de l’auberge. Aux murs de torchis et aux colombages étaient accrochés de vieilles armes d’apparat, des tentures rouges brodées de fils dorés, des tableaux représentant toutes sortes de scènes ainsi que d’étonnants trophées de chasse. Et bien que la salle soit remplie de fumeurs de tabac, c’était les odeurs du feu et des délicieuses nourritures provenant de la cuisine qui emplissaient l’air de la salle. Tout dans cet endroit respirait le confort et personne n’aurait osé affirmer que le propriétaire était sans gout. Excepté peut-être concernant un tableau d’un style douteux, fièrement mis au centre du mur principal et représentant un pragidus à l’air bonhomme et fatigué, aux longues cornes pointant vers l’arrière de son crâne, à la moustache noire extrêmement touffue et vêtu d’un costume extravagant.

          — « Tu es dans le chemin ma petite dame ! » lança poliment quelqu’un à côté de Malika, tout entière à son admiration pour l’auberge.

          Bien qu’il portait là un tablier tâché d’alcool et de sauce par-dessus des vêtements confortables, Malika reconnut instantanément le pragidus du portrait central et en déduisit qu’il devait s’agir du patron de l’établissement. Il portait un plateau rempli de boissons multicolores et d’assiettes fumantes à chaque bras, souriant gentiment à la petite umi qui s’écarta dans un sursaut pour le laisser passer.

          — « Installe-toi là-bas » dit-il avec énergie en pointant du menton une table vide proche du feu. « J’arrive dans une minute ! »

          Malika posa son énorme sac à dos à côté de la table, grimpa sur la chaise et s’y s’installa confortablement en ronronnant de plaisir à côté des flammes. Le patron, d’une efficacité redoutable dans la distribution des commandes, revint alors vers elle et nettoya la table.

          — « Bienvenue à la Belle Étoile. Je m’appelle Gorto, enchanté de te connaitre ! » lança joyeusement le barman en tendant sa grosse main potelée à sa nouvelle cliente.

          — « Enchanté de te connaitre aussi, monsieur Gorto ! Moi c’est Malika ! » répondit-elle en secouant vigoureusement la main tendue.

          — « Aha, appelle-moi Gorto, ça suffira » embraya Gorto en faisant glisser ses doigts sur ses cornes d’un air perplexe. « Alors, qu’est-ce que ce sera pour toi ? »

          — « Je voudrais des pattes de formirion crues et... »

          Gorto la vit alors hésiter intensément et attendit qu’elle se décide, suspendu aux lèvres de sa cliente.

          — « Un jus de lampelle ? » proposa-t-il.

          — « Non... »

          — « Une orboise ? »

          — « Non... »

          — « Un locmal ? »

          — « Non je... »

          — « Alors quoi ? » s’impatienta Gorto.

          — « Je... Je pourrais avoir un verre d’eau s’il te plait ? » fit-elle à toute vitesse les yeux fermés, comme honteuse d’en demander tant.

          Gorto en resta bouche bée quelques secondes.

          — « Quoi c’est tout ? Bien sûr que tu peux avoir de l’eau ! » lança-t-il sans trop comprendre pourquoi il devait le préciser.

          — « C’est vrai ? » s’exclama alors Malika qui se dandinait sur sa chaise, les yeux pleins d’étoiles. « Alors je voudrais de l’eau s’il te plait ! Beaucoup d’eau ! »

          — « D’accord, d’accord, je vais t’apporter une cruche » répondit Gorto, un peu effrayé par tant d’extase pour de l’eau du robinet.

          Il alla lancer la commande en cuisine puis remplit une cruche d’eau avant de revenir vers la table de Malika. À peine avait-il rempli le verre de la petite umi que celle-ci se rua dessus et en vida le contenu d’un trait. Elle soupira de plaisir devant Gorto, qui ne comprenait pas comment un bête verre d’eau pouvait provoquer une telle réaction.

          — « Encore un s’il te plait ! » demanda-t-elle, essoufflée, en tendant son verre au barman.

          — « Et beh, c’est bien la première fois que je vois quelqu’un apprécier à ce point un verre d’eau ! » fit Gorto en riant fort et en la resservant. « Tu dois venir de bien loin pour être aussi épatée par si peu. »

          — « Ça se voit tant que ça ? » répondit Malika, les oreilles dressées et les yeux ronds d’étonnement.

          — « Il ne faut pas être grand mantre pour savoir que sac à dos et vêtements sales sont les âmes du nomade. »

          — « Maintenant que tu le dis, c’est vrai que j’aurais bien besoin de me laver » répliqua-t-elle en riant.

          — « Et tu viens d’où comme ça ? Je n’avais jamais croisé une ybris comme toi sur l’Axode. »

          — « C’est normal, je ne suis pas une ybris. Je suis une umi, des Steppes Jaunes. »

          — « Une... umi ? Jamais entendu parler. Tu es venue en barge depuis Stim et tu as pris le train jusqu’ici alors ? »

          — « Non non, j’ai pris une barge vers l’Axode et puis j’ai marché. »

          — « Ahaha ! Elle est bonne celle-là ! » rit Gorto en se tapant le ventre.

          — « Pourquoi tout le monde réagit comme ça quand je dis ça ? » rétorqua Malika, on ne peut plus sérieuse.

          — « Attends tu ne vas pas me faire croire que tu as vraiment marché jusqu’ici depuis le bord de l’Axode ? » demanda-t-il incrédule, en continuant à pouffer de rire.

          — « Si, je l’ai fait ! »

          — « Arrête ça ne prend pas avec moi ! Le bord est à presque mille kilomètres d’ici et personne ne pourrait traverser tous les bas-quartiers sans y rester, c’est impossible. »

          — « Et alors ? Ça ne veut pas dire que je mens ! » bouda Malika, les bras croisés.

          Un silence gêné, uniquement interrompu par les bavardages des autres clients, pesa alors sur la conversation. Le visage de Gorto passa alors de l’hilarité à la déconfiture en quelques instants à peine.

          — « Tu... tu es vraiment sérieuse ? »

          — « Mais oui ! » confirma-t-elle en tapant de son petit poing sur la table.

          — « Et pourquoi as-tu fait un tel chemin ? »

          — « Pour trouver un maitre-verrier. »

          — « Un... maitre-verrier ? » demanda Gorto, de plus en plus perdu.

          — « Oui, je veux redonner la vie au désert grâce au pouvoir du verre. C’est un voyageur qui m’a appris que c’était possible. »

          — « Je vois. Enfin je crois. En tout cas, si tu viens bien des Steppes Jaunes, je comprends mieux pourquoi un verre d’eau a réussi à te mettre dans tous tes états. »

          — « Oui. Chez moi, l’eau est très très précieuse, on ne la trouve que dans certains endroits et il ne faut surtout pas la gaspiller. Mais ici, on dirait que tout le monde en trouve facilement. C’est vraiment extraordinaire de pouvoir boire sans devoir compter chaque goutte ! »

          — « En même temps, ici, l’eau tombe littéralement du... »

          Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase qu’un nouveau client s’approcha de lui et lui murmura quelque chose à l’oreille. Gorto demanda à Malika de l’excuser avant d’aller discuter dans un coin du bar sous le regard interrogateur de la petite umi. À peine eut-il discuté un instant avec le client que Gorto devint aussi pâle qu’un linge. Il semblait sur le point de s’effondrer et marmonna quelque chose d’un air pensif. Il alla alors dire un mot à sa jeune serveuse et celle-ci devint aussi livide que lui. Désemparé, il finit par observer sa petite cliente de haut en bas d’un air calculateur puis revint auprès d’elle, une flamme étrange brillait dans son regard.

          — « Dis Malika, c’est un sacré chemin que t’as fait là » reprit-il sur un ton flatteur. « Tu dois être bien fatiguée et tu n’as sans doute pas beaucoup mangé. »

          À l’instant où il termina sa phrase, l’estomac de Malika se mit à gargouiller si fort que même ses voisins de table se demandèrent d’où pouvait provenir un tel bruit. La petite umi baissa les yeux sans dire un mot, gênée que son ventre se soit ainsi exprimé à sa place.

          — « Et tu as de quoi payer ta chambre et ton repas ? » continua Gorto.

          — « Est-ce que c’est assez ça ? » répondit Malika en montrant à Gorto le contenu de sa bourse. « Si je n’ai pas assez, je peux toujours te raconter une histoire. Dans mon village, c’est ce qu’on fait quand on n’a rien d’autre à échanger. »

          — « Oui... Oui, c’est assez » acquiesça Gorto, embêté par sa réponse. « Au fait, tu sais... je connais un maitre-verrier moi... »

          — « C’est vrai ?! » s’exclama Malika, les yeux pétillants d’excitation. « Tu peux me le présenter s’il te plait ? »

          — « Oui, je peux le faire... » continua-t-il, toujours mal à l’aise. « Mais j’aurais besoin que tu me rendes un service d’abord... »

          — « Avec plaisir ! » fit Malika, soulagée et heureuse d’avoir enfin trouvé une piste.

          — « D’accord alors. Mais avant ça... Il faut que je te dise un truc important... »

          — « Quoi ? J’ai quelque chose sur la truffe ? »

          — « Non c’est pas ça... C’est juste que... » continua-t-il, manifestement très embarrassé. « Ici quand on parle avec un ainé qu’on ne connait pas, c’est... très malpoli de le tutoyer en fait... »

          Tout le pelage de Malika se hérissa de honte. Et malgré que Gorto lui ait assuré dix fois qu’elle n’avait rien fait de mal, elle ne put s’empêcher de passer dix minutes à présenter ses plus plates excuses. Alors que le barman revenait vers les cuisines, il sourit et se dit que cette fille devait être la plus crédule des touristes. Pourtant, si elle avait vraiment traversé tout l’Axode sans une seule égratignure, ça ne pouvait pas n’être dû qu’à de la chance, elle avait surement un truc. De toute façon peu lui importait, il n’avait pas le luxe de faire la fine bouche.

 

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