Un vent chaud et sec soufflait dans le pelage cuivre de Malika et faisait danser les herbes folles des Steppes Jaunes. Campée sur le sommet d’un piton rocheux, à l’ombre des immenses champignons de pierre, la jeune umi attendait en contemplant l’immensité silencieuse de sa terre natale, ses grandes oreilles touffues à l’affut du moindre son. Seul le subtil cliquetis des pattes d’ychmèdes tétrapodes sur la roche et le grouillement de la mousse pétriphage troublaient le calme et la sérénité qui régnait dans la plaine ocre et brûlante. Quelques soliens à carapace curieux s’approchaient parfois pour jeter un œil craintif à la fillette qui guettait tranquillement l’horizon sans bouger. En cet instant, rien ni personne ne semblait en mesure de perturber sa concentration. Ses seuls mouvements se limitaient même aux battements de ses cils, aux va-et-vient de ses orteils nus dans la terre poudreuse ainsi qu’aux soulèvements de sa poitrine lorsqu’elle inspirait. Une étincelle de bonheur éclata alors dans ses beaux yeux bleus lorsqu’elle aperçut au loin un nuage de poussière et de sable virevolter depuis l’entrée du Désert de Verre. Tout en évitant les zones ensoleillées, Malika courut à perdre haleine, la joie au cœur, vers sa colonie située bien à l’abri entre deux grands champignons de pierre.

          — « Ils arrivent ! » cria-t-elle aux siens lorsqu’elle les aperçut depuis les hauteurs de la colline qu’elle dévalait.

          À ces mots, la petite trentaine d’umis des environs s’affairèrent à remplir jarres et assiettes avec tout le nécessaire pour accueillir leurs invités comme il se devait. Il faut dire que pour ces derniers, la colonie de Malika représentait une étape importante, la dernière avant le but de leur expédition.

          — « Malika, où étais-tu encore passée cette fois ? »

          — « J’étais sur la colline là-bas mabu, je voulais juste voir les voyageurs arriver dans la barge des sables » répondit-elle pleine d’enthousiasme à sa mère.

          — « Ce n’est pas vrai, je t’ai déjà dit mille fois de ne pas partir toute seule comme ça sans prévenir. Quand vas-tu te décider à m’écouter ?! Si la dune s’effondre et que tu te retrouves bloquée au soleil, tu... »

          — « Je peux mourir de chaud et de soif en moins de cent battements de cœur et tu ne pourrais rien faire pour m’aider, c’est pour ça que je dois toujours rester à l’ombre voire au village c’est encore mieux » acheva-t-elle machinalement. « Je sais tout ça mabu et je fais toujours attention, fais-moi confiance pour une fois ! Viens, il faut vite tout préparer avant qu’ils n’arrivent ! »

          La mère de Malika soupira en la voyant se précipiter vers le stock de vivres puis jeta un regard las à sa mère qui s’approchait.

          — « Cela fait plus de cent fois que résonne la terre et que débarquent les voyageurs. Et pourtant, elle est toujours aussi excitée de les voir arriver » dit la vieille umi à sa fille en jetant un regard tendre à la petite Malika qui transportait les marchandises.

          — « Elle ne se rend pas compte de ce qu’elle risque à traîner aussi souvent à la frontière du désert. Elle refuse de m’écouter ! » s’inquiéta la mère de Malika.

          — « Lin, tu sais bien qu’il faut cent cycles pour briser un rocher par les mots. Malika est intelligente et même la mort de son patu n’a pas réussi à entamer sa joie de vivre. »

          — « Je sais mabu, je sais... J’ai simplement peur pour elle. Je suis sa mabu, c’est normal non ? »

          — « Têtue comme sa mabu » rit la vieille sous le regard agacé de sa fille.

          Tout le village était en plein branle-bas. Pourtant, du haut de ses huit cycles et de sa taille (fort courte, même pour une umi), la petite Malika abattait autant de travail que n’importe quel umi adulte. Les bras chargés de caisses et de pots, elle allait et venait à toute allure entre la place ombragée du village et les galeries souterraines où ses semblables avaient installé toutes leurs marchandises. Son sourire était si extraordinairement contagieux que les autres habitants ne pouvaient s’empêcher d’être aussi exaltés qu’elle malgré l’habitude. En quelques minutes à peine, la colonie fut prête à accueillir ses invités tandis qu’un lourd bruit de moteur à vapeur retentissait dans le vallon en faisant frémir la terre. Malika sautillait sur la pointe des pieds en serrant ses petites mains avec avidité. Au coin de la colline apparut ainsi l’énorme locomotive à chenilles aux allures de coléoptère, crachant des nuages de vapeur jaunâtre dans un tonnerre de pétarades. Le véhicule ralentit puis s’arrêta à l’ombre, au niveau de la colonie, et toute sa carcasse se détendit dans un profond souffle rauque et mécanique. Une fois complètement à l’arrêt, les portes de la machine s’ouvrirent en grand et une vingtaine d’ybris vêtus de sarouels et de turbans bariolés en sortirent pour étirer leurs muscles endoloris par le voyage.

          — « Mesdames et messieurs, le moteur à mana a besoin de se réchauffer. Nous allons donc faire une pause avant de reprendre la route. Profitez-en pour vous restaurer, vous reposer et commercer. Prochain arrêt : l’Axode ! » cria le conducteur depuis sa cabine avant d’en descendre.

          Malika, qui n’en pouvait plus d’attendre, attrapa une assiette d’insectes grillés et se précipita vers un voyageur au pelage fauve et aux longues oreilles pendant que les autres discutaient avec les umis.

          — « Bonjour monsieur ! Tu as faim ? » lui demanda-t-elle pleine d’enthousiasme en lui tendant l’assiette.

          L’ybris eut un haut-le-cœur en voyant les six pattes dodues légèrement noircies par la cuisson et détourna le regard en ignorant la jeune fille d’un geste de la main. Sans se laisser abattre, Malika proposa la même nourriture à un autre pèlerin, mais cette nouvelle tentative ne rencontra guère plus de succès.

          — « Regarde-la. Chaque fois que des voyageurs viennent, elle revient avec des idées plein la tête, des mauvaises idées » continua la mère de Malika.

          — « Pourtant, tu étais toute pareille à son âge. As-tu seulement oublié comme tu aimais courir après les soliens et observer de loin ces voyageurs qui traversaient le désert, perchée en haut des dunes ? »

          — « Ce n’est pas pareil, je n’allais pas leur parler ! »

          — « Mais tu rêvais de le faire. La vérité, c’est que ton cœur se serre de ne plus arriver à voir le monde avec les yeux de l’innocence comme elle le fait. J’admets qu’elle a conservé cette attitude bien plus longtemps que tous les autres enfants de la colonie, mais c’est exactement ce qui fait sa force. »

          — « Elle grandit de plus en plus, ne peut-elle pas accepter que le monde soit beaucoup plus dangereux qu’elle veut bien le croire ? »

          — « Ce monde dont tu parles n’est dangereux que parce que tu ne le connais pas. Elle a la volonté d’en franchir les limites pour en percevoir elle-même les véritables dangers. Et il n’y a aucun mal à cela. »

          Au bout de quelques minutes d’essais, Malika avait fait le tour de tous les invités et personne ne voulait de son plat d’insectes. Déçue, les oreilles tombantes, elle alla pour reposer l’assiette dans un coin qui ne gênerait personne lorsqu’elle vit qu’un dernier voyageur s’était installé en haut d’une dune avec son gros sac à dos de cuir, à l’écart de la colonie. Elle se dirigea vers lui, il était couvert de plumes rouge pâle et avait, en guise de bouche, un bec épais en forme de crochet. Assis en tailleur, il contemplait les Steppes Jaunes d’un air mélancolique.

          — « Bonjour monsieur ! Tu as faim ? » lui demanda gentiment Malika en souriant.

          Le voyageur se tourna vers elle et son regard s’éclaira d’une lueur gourmande à la vue du plat d’insectes qu’elle lui tendait généreusement.

          — « C’est très gentil de ta part petite umi, merci beaucoup » répondit-il d’une voix douce.

          Mais avant qu’il puisse attraper l’assiette, Malika l’empêcha de s’approcher d’un geste vif.

          — « Je te la donnerai, mais seulement si tu me racontes une histoire en échange » dit-elle en tendant le doigt vers lui d’un air espiègle.

          D’abord très étonné par la réaction de la jeune fille, le voyageur ne put s’empêcher ensuite de rire aux éclats.

          — « Dis donc, tu es dure en affaires toi ! » s’exclama-t-il en souriant. « D’accord, je veux bien te raconter une histoire. »

          Certains diraient des Umis qu’ils sont de piètres marchands, car ils sont toujours prêts à vous échanger tout contre littéralement n’importe quoi. Mais eux vous répondraient sans sourciller qu’ils sont simplement heureux de partager ce qu’ils possèdent avec le reste du monde, quel que soit le bénéfice qu’ils en retirent. Malika, toute excitée, donna l’assiette à son nouvel ami, s’assit sur le sable devant lui et s’apprêta à l’écouter.

          — « Comment t’appelles-tu ? »

          — « Malika »

          — « Moi, c’est Donelm, enchanté de te connaitre. Et quel âge as-tu ? »

          — « J’ai huit cycles ! »

          — « Tu es déjà une grande fille alors. Quelle histoire veux-tu que je te raconte Malika ? » demanda le voyageur.

          — « Je veux savoir comment est l’Axode ! » répondit-elle pleine d’entrain. « C’est bien là-bas que tu vas hein ? »

          — « Effectivement. En plus, tu as de la chance, je suis un civiliscien. Ça veut dire que j’ai beaucoup étudié cet endroit, j’y ai même vécu longtemps ! »

          — « Génial ! »

          — « Qu’est-ce que tu connais déjà de l’Axode ? »

          — « Pas grand-chose » répondit Malika, visiblement frustrée. « Ma mabu dit que je suis trop petite pour comprendre tout ça. Mais bamabu dit que c’est une énorme ville ronde qui tourne avec des millions de gens dessus. »

          — « Qui est bamabu ? » questionna Donelm, curieux, en attrapant une patte d’insecte.

          — « C’est la mabu de ma mabu et elle connait plein de choses ! »

          — « Et bien ta bamabu a raison, elle a dû beaucoup voyager. »

          — « Beaucoup beaucoup oui ! C’est pour ça qu’elle est la sage-mère de la colonie. Elle va souvent dans tous les autres villages pour qu’ils s’organisent mieux ensemble. C’est vrai que sur l’Axode le soleil part et revient plus tard ? »

          — « Oui et non, c’est un peu plus compliqué que ça. Mais pour pouvoir comprendre ça, il faut se poser d’autres questions. Sais-tu comment l’Axode a été construit ? »

          — « Non, raconte-moi ! »

          Il s’éclaircit la voix et fit une courte pause pour mâcher tout en faisant monter le suspense.

          — « Tu sais déjà qu’un énorme rocher est tombé du ciel il y a très longtemps n’est-ce pas ? »

          — « Je sais ! C’est le Manalithe c’est ça ? Bamabu m’a dit qu’il était très loin dans le désert. »

          — « Tout à fait. Et bien avant cela, nous autres les scientifiques, nous pensons qu’Ideos était recouverte de plantes, d’animaux, d’eau et de gens. Mais après qu’il soit tombé, nous savons qu’il a commencé à faire si froid que le monde s’est peu à peu recouvert de glace. Selon les livres et les histoires que nous avons trouvés sur cette époque, les habitants d’Ideos ont dû se réfugier sous terre pendant des cycles et des cycles pour parvenir à survivre. Aujourd’hui, personne ne sait vraiment comment ils ont fait pour rester en vie tout ce temps. Mais ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’un jour ils sont ressortis à l’air libre, ont vu que la glace avait fondu et que le soleil avait cessé de bouger dans le ciel. »

          — « Comme ici dans les steppes alors ? »

          — « Comme sur la moitié du monde en fait. Et l’autre moitié n’a plus jamais vu le soleil depuis. »

          — « Mais c’est horrible ! » s’exclama Malika, l’air épouvanté. « Comment peut-on vivre sans soleil ? »

          — « La nature de là-bas s’est simplement habituée, tout comme les umis se sont habitués à vivre sans nuit. La nature trouve toujours le moyen de s’adapter. Et parfois, c’est nous qui devons adapter la nature à nos besoins. »

          — « Comment ça ? »

          — « Beaucoup de scientifiques croient qu’avant la chute du Manalithe, les Ideosiens voyaient le soleil apparaitre une fois par jour pour couvrir le monde de sa lumière. Il traversait alors le ciel petit à petit avant de disparaitre à l’horizon » expliqua Donelm en traçant le chemin du soleil dans l’air avec son doigt. « Quand le soleil n’était plus là, le ciel devenait tout noir et se couvrait de tout petits points lumineux, les étoiles. Le lendemain, il réapparaissait dans le ciel et tout recommençait. C’est ce qu’on appelle le cycle du jour et la nuit. »

          — « Bamabu m’a déjà parlé de la nuit ! Mais je ne comprends pas vraiment ce que c’est, elle m’a dit que je comprendrai quand je la verrai » dit Malika, les oreilles dressées.

          — « C’est vrai que la nuit n’existe pas ici. Mais je suis d’accord avec elle, tu comprendras quand tu la verras » répondit le voyageur en pouffant dans ses plumes.

          Malika se mit à bouder alors que son ami riait de plus belle et reprenait une patte dans son assiette.

          — « Malika ! N’embête pas le voyageur ! » lui dit sa mère depuis la place du village.

          — « Oui mabu ! » répondit Malika, machinalement.

          — « Bon, où en étais-je ? » reprit Donelm pour vérifier que son public l’écoutait toujours bien.

          — « Tu parlais du cycle du jour et de la nuit. »

          — « C’est ça ! Si les Ideosiens avaient l’habitude de vivre le jour et de dormir la nuit, ils auraient logiquement difficilement pu vivre sans par après. Alors ils ont dû trouver le moyen de recréer ce cycle perdu. C’est probablement pour cette raison que l’Axode a été construit, car il se situe juste à la frontière entre le jour et la nuit sur Ideos. »

          — « Comment ont-ils fait ? »

          — « En fait on ne sait pas exactement, surtout que l’Axode est extrêmement grand. Comment une poignée de survivants ont-ils bien pu construire quelque chose d’aussi énorme, à mains nues et sans technologie ? Il n’y a que très peu de livres qui parlent de ça. Mais nous pensons que ça a un rapport avec les quatre golems qui entourent l’Axode. »

          — « C’est quoi des golems ? »

          — « Des immenses géants inanimés, plus grands que tout ce que tu peux imaginer ! »

          — « Plus grands que les plus grands champignons de pierre ? » demanda Malika, stupéfaite.

          — « Beaucoup, beaucoup plus grands ! » répondit Donelm d’une voix intense.

          — « Et ce sont eux qui ont construit l’Axode alors ? »

          — « Peut-être, sinon pourquoi seraient-ils là ? »

          — « Je ne comprends toujours pas le rapport avec le soleil sur l’Axode. »

          — « C’est très simple en fait, tu te souviens que ta bamabu t’avait dit que l’Axode était rond et qu’il tournait n’est-ce pas ? Et bien, regarde... »

          Il prit l’assiette de son repas et, tout en achevant de mâcher la dernière patte d’insecte qu’elle contenait, se leva avant de se diriger vers la zone ensoleillée la plus proche.

          — « Eh attention ! Il ne faut pas aller par là, tu vas te brûler ! » s’exclama Malika en le regardant faire.

          — « Ne t’inquiète pas, je n’en ai que pour quelques secondes. Viens plus près, sinon tu ne verras rien. »

          Elle se leva à son tour et s’approcha de lui tout en restant à une distance de sécurité de la zone ensoleillée. Elle couina de peur lorsqu’elle le vit tendre sa main directement au soleil et orienter ensuite l’assiette de sorte qu’elle ne soit éclairée que sur la moitié de sa surface. Donelm avait beau garder un sang-froid admirable, il comprit en un instant qu’il allait devoir s’expliquer rapidement tant la chaleur allait vite devenir insupportable.

          — « Imagine maintenant que cette assiette est l’Axode et que tu es ce morceau de patte dans l’ombre ici » amorça-t-il. « Là comme ça, tu es en pleine nuit, d’accord ? Mais si je tourne l’assiette sur elle-même comme ceci... » Il fit alors tourner l’assiette de sorte que le morceau de nourriture traverse la frontière de lumière qui la séparait en deux. « Tu verras se lever le soleil dans le ciel. Et si je continue à tourner, tu verras de nouveau le soleil se coucher. Mais le soleil, lui, n’aura pas bougé. Tu comprends ? »

          — « Aaaah d’accord, je comprends maintenant ! »

          Donelm retira prestement ses mains de la lumière vive sans trahir la douleur qu’il ressentait. C’était la première et la dernière fois qu’il aurait une idée aussi stupide, surtout pour expliquer quelque chose à un enfant. Il se serait bien frappé lui-même lorsqu’il comprit qu’il aurait tout simplement pu poser l’assiette au sol et la tourner depuis l’ombre.

          — « Mais je ne comprends pas une chose » amorça Malika. « Pourquoi le soleil se serait soudainement arrêté de bouger dans le ciel ? »

          — « Ce n’est pas aussi simple » répondit le voyageur en soufflant discrètement sur ses mains. « En fait... »

          Donelm hésita. En observant le ciel d’Ideos durant des cycles depuis de nombreux points différents, les astremanes avaient en effet compris que ce n’était pas le soleil qui s’était arrêté, mais bien la vitesse de rotation de la planète qui s’était synchronisée sur son étoile. Cette découverte avait fait l’effet d’une bombe sur l’Axode tout entier à l’époque ! Certes, pour des raisons inconnues, le Manalithe en était a priori la cause puisqu’une droite perpendiculaire parfaite pouvait être tracée entre celui-ci et le soleil. Mais la petite Malika était encore bien trop jeune pour comprendre des principes physiques et mathématiques aussi complexes. Sans doute n’avait-elle même pas conscience d’être un grain de sable sur une vaste planète, elle-même un grain de sable dans l’univers qui les entourait ! Et que penserait-elle de ces nouvelles théories qui émergeaient sur l’Axode, prétendant que des civilisations extraideosiennes pouvaient exister par-delà les étoiles ? Certains théoriciens affirmaient même que ces civilisations étaient déjà en train de les observer depuis des machines capables de voyager à travers le temps et l’espace infini. Les plus fous prétendaient que les extraideosiens étaient sur leur planète et contrôlaient le peuple en secret ! Malika n’était qu’une umi, une créature qui en était encore à considérer le monde comme un ensemble d’esprits avec une volonté propre et qui régissent la marche du monde au gré de leurs envies et selon des rites spirituels. Donelm, en tant que civiliscien, ne pouvait prendre le risque de précipiter le développement de ce qui serait peut-être une civilisation déterminante pour le futur d’Ideos.

          — « Ça ne va pas ? » questionna Malika, inquiète de ne pas voir son ami lui répondre.

          — « Malika, qu’est-ce que je t’ai dit ? » s’énerva sa mère en s’approchant d’eux.

          — « Mais je ne fais que parler avec Donelm ! »

          — « Tu lui as demandé si ça ne l’embêtait pas ? »

          — « Oui madame, elle me l’a demandé » répondit Donelm en faisant un clin d’œil complice à son auditrice. « Je ne voulais pas vous faire peur en nous installant si loin du village, je m’excuse. Vous voulez qu’on se rapproche pour que vous puissiez mieux nous voir ? »

          — « Euh non, ça ira » répondit la mère de Malika, qui ne put cacher sa surprise devant l’attention bienveillante du voyageur. « Mais n’hésitez pas à me prévenir si elle vous ennuie. »

          — « D’accord. Vous pouvez être rassurée, je suis très content de discuter avec votre fille. »

          La mère de Malika s’éloigna tandis que la petite umi et Donelm rirent ensemble avant de reprendre.

          — « Alors, pourquoi le soleil s’est arrêté de bouger ? » demanda-t-elle à nouveau.

          — « Ce n’est pas si simple parce que personne n’a encore vraiment compris comment il aurait pu provoquer un tel changement. Les chroniciens savent que ça a un rapport avec le Manalithe qui est tombé sur Ideos, mais c’est à peu près la seule certitude que nous ayons. »

          — « Oui je pense la même chose » répondit Malika en tortillant le pelage de son menton entre ses doigts. « Comment une grosse pierre peut faire des choses aussi bizarres ? »

          — « D’abord, ce n’est pas une pierre, c’est un métal, le mana. Et ensuite, il peut faire des choses bien plus étranges encore. »

          — « C’est vrai ? Comme quoi ? »

          — « Des machines, des outils, des véhicules, tout est possible ! Tu vois la barge des sables qui m’a amené ici ? C’est le mana qui fait fonctionner son moteur. »

          — « Oh montre-moi comment ça marche s’il te plait ! » supplia-t-elle, surexcitée.

          — « D’accord, attends. »

          Il attrapa son gros sac à dos, fouilla à l’intérieur et en sortit une curieuse machine métallique ressemblant à un insecte filiforme aux grandes ailes de cuir souple. Il ouvrit un petit capot au niveau du ventre de l’insecte et, après en avoir bidouillé le contenu, en détacha une bille jaune aux magnifiques reflets irisés bleus, à peine plus large qu’un doigt d’enfant.

          — « Voilà du mana, c’est grâce à ça que la machine fonctionne. Mais pour pouvoir lancer le moteur, il faut d’abord qu’il soit très chaud et il doit ensuite être associé à autre chose. »

          Donelm chercha ensuite dans une sacoche de cuir de sa ceinture et en sortit une minuscule capsule de verre et de métal en forme de tube, totalement hermétique et remplie d’eau d’une clarté absolue.

          — « Qu’est-ce que c’est ? » interrogea Malika en faisant des yeux ronds, fascinée.

          — « On appelle ça une aquapsule, c’est avec ça que le petit moteur à mana va pouvoir avoir de l’énergie. On ne dirait pas comme ça, mais l’eau des aquapsules est extrêmement froide. Si je l’ouvrais, elle se changerait instantanément en glace ! »

          — « C’est quoi de la glace ? »

          — « C’est vrai que ce n’est pas ici que tu risques d’en trouver » s’amusa Donelm en observant les steppes brûlantes. « Quand l’eau est assez froide, elle devient dure comme la pierre. La glace, c’est donc de l’eau qui a gelé. »

          — « Ah d’accord. Mais comment ça se fait que l’eau ait gelé, mais qu’elle soit toujours liquide dans l’aquapsule ? »

          — « C’est ce qu’on appelle le principe de surfusion. Mais c’est encore un peu compliqué à comprendre pour ton âge. Dis-toi simplement que c’est grâce à un verre spécial qui isole complètement l’intérieur de l’aquapsule que l’eau est gelée mais liquide ».

          — « Et où tu l’as trouvée ? »

          — « Sur l’Axode, mais elle a été fabriquée à Gemoda, la zone d’ombre d’Ideos, l’endroit le plus froid du monde. »

          — « Comment c’est là-bas dis-moi ? »

          Donelm fut parcouru d’un frisson en se remémorant son seul, unique et dernier voyage à Gemoda. Son attitude passa alors instantanément de la détente à la défense.

          — « Tu n’as pas envie de le savoir... » répondit-il, terriblement pressé de passer à une autre question.

          — « Si, je veux savoir ! »

          — « Et bien c’est... un endroit extrêmement dangereux, rempli de champignons gigantesques qui forment une jungle interminable qu’on appelle la Fonge... »

          — « Ça n’a pas l’air si terrible ! »

          — « C’est un véritable cauchemar ! » s’exclama Donelm pour calmer autant qu’il le pouvait les ardeurs de la petite umi. « Gemoda est le genre d’endroit où le moindre faux pas est potentiellement mortel, où même la morsure du plus petit animal peut te faire souffrir le martyre pendant des semaines entières jusqu’à ce que ta chair soit fondue ! Et plus tu vas loin dans la Fonge, plus il y fait froid, au point que sans le matériel et les connaissances adéquates, tu gèlerais en quelques minutes seulement ! Mais le pire, c’est que tu n’y vois absolument rien tant les ténèbres de ce côté d’Ideos sont épaisses. À côté de Gemoda, le Désert de Verre est une piste de promenade pour garder la forme ! »

          — « C’est vrai ?! » renchérit Malika, maintenant terrifiée par le récit du voyageur.

          — « Parfaitement, je suis même loin de la vérité ! Si jamais tu voyages un jour, évite autant que possible d’aller à Gemoda ! »

          — « D’accord c’est promis ! »

          — « J’espère bien ! Bon, revenons aux aquapsules. Dis-moi, qu’est-ce qui se passe quand on verse de l’eau très froide sur quelque chose de très chaud ? »

          — « Ça fait de la vapeur ! »

          — « Exactement, tu es très savante ! Et bien c’est cette vapeur qui va fournir l’énergie pour faire fonctionner les machines à mana. Regarde, on va réchauffer notre bille pour essayer. L’avantage d’être ici, c’est qu’il suffit de la laisser au soleil un moment. »

          Il lança la bille dans la lumière, suffisamment près de lui que pour pouvoir la récupérer facilement. Après quelques minutes seulement, le mana commença à rayonner, signe qu’il était assez chaud. Se remémorant la douleur toujours lancinante de ses mains, le voyageur prit une longue pince de sa ceinture et attrapa délicatement la bille avant de la placer au cœur de la machine.

          — « À toi l’honneur ! » dit-il à Malika en lui tendant l’aquapsule. « Enfonce-la à fond, juste ici. »

          Malika plaça l’aquapsule dans une cavité prévue à cet effet et appuya fort dessus jusqu’à ce qu’elle se bloque à l’intérieur. La machine émit une légère pétarade et ses ailes commencèrent à battre de plus en plus vite en vrombissant doucement. L’insecte s’envola alors pour tourner en cercles autour d’eux sous le regard émerveillé de la petite demoiselle qui n’en revenait pas. Quelques secondes plus tard, la machine revint se poser en douceur entre les mains de Donelm puis s’arrêta complètement.

          — « C’est génial ! » explosa Malika, les yeux pleins d’étoiles.

          — « Merci, c’est moi qui l’ai fabriqué. »

          — « Et comment tu fais pour le réchauffer quand tu n’as pas de soleil ? »

          — « Les bonnes machines à mana ont ce qu’on appelle un bruloir mantrique intégré. Ça permet de garder le mana chaud pendant très longtemps. Mais comme ça coute assez cher, beaucoup de gens doivent réchauffer le mana avec Fas, le mantra du feu. Tu connais des mantras ? »

          — « Un autre voyageur m’a appris celui des plantes, Jia. Attends. »

          Elle sortit une graine ronde brun jaunâtre d’une de ses nombreuses poches, la posa sur le sable puis ferma les yeux en prenant un air extrêmement sérieux. Elle focalisa toute son attention et son énergie sur ce minuscule éclat de vie, tâchant de ressentir au travers de son esprit l’être potentiel qui courait entre les fibres de la graine. La semence allait avoir besoin de racines profondes pour capter un maximum d’eau, mais Malika savait combien cela lui serait difficile, l’eau est bien trop rare par ici. Lorsque la concentration de Malika atteignit sa limite, elle se sentit d’un coup faire corps avec la matière même de la graine, signe que son professeur lui avait enseigné comme étant le moment où le mantra pouvait être prononcé.

          — « Jia » murmura-t-elle.

          Un léger flux mantrique souffla et Malika imagina alors la graine plonger au cœur de la terre pour capter les microgouttelettes qui s’accumulaient ça et là dans les sous-sols du désert. Elle la visualisa s’ouvrir et produire des racines aussi fines que des cheveux qui s’enfonceraient dans les profondeurs de la terre. Une feuille jaune sortit alors du sol quelques instants après et grandit en formant un long bulbe mou qui prit de plus en plus de volume. L’effort de Malika toucha à sa fin. Elle ouvrit les yeux, un peu essoufflée, et vit que la graine avait bel et bien grandi pour devenir une boutiniole.

          — « Bravo ! » dit le voyageur en applaudissant. « Tu es très douée pour ton âge ! »

          — « Merci » répondit Malika qui rougissait. « J’adore utiliser les mantras, ça fait comme des vents qui chatouillent ! »

          — « Ce sont les flux mantriques qui provoquent cet effet. Chaque fois que nous utilisons un mantra, nous dégageons une énergie impalpable, comme un courant d’air que seul notre sixième sens peut percevoir. »

          — « Les autres umis de mon village me le disent souvent oui. Mais c’est dommage, je suis la seule à savoir utiliser les mantras. »

          — « C’est vrai ? Intéressant ça... » continua-t-il en notant cette réflexion dans un carnet qu’il tenait toujours à portée de main. « Sur l’Axode, presque tout le monde connait au moins un ou deux mantras. »

          — « Ah bon ? Lesquels tu connais toi ? »

          — « Un peu de tout. Le feu, l’eau, la terre, le vent, la télépathie, la télékinésie, le soin, la dissipation. Ce genre de choses. Après, je ne suis pas un spécialiste en sciences mantriques. »

          — « Waw ! Tu es très fort en fait ! Moi les plantes que je fais pousser fanent toutes très vite... »

          Et en effet, la petite boutiniole, bien fragile, commençait déjà à se flétrir alors même que Malika achevait sa phrase.

          — « C’est normal ça. Ici, il fait bien trop chaud pour elles. Mais si tu t’entraines et que tu étudies beaucoup, tu pourras les rendre beaucoup plus résistantes à la chaleur. Cela dit, ce n’est pas si étonnant que les capacités mantriques soient rares par ici. »

          — « Pourquoi ? »

          — « Sais-tu comment les Ideosiens ont appris à se servir des mantras ? »

          — « Non, raconte-moi. »

          — « Beaucoup de scientifiques pensent que c’est aussi grâce au mana. Quand nous avons commencé à créer des machines qui l’utilisaient, nous avons respiré de plus en plus de vapeurs. Et petit à petit, les gens ont vu qu’ils pouvaient modifier le monde autour d’eux grâce à des mots de contrôle provenant de notre ancienne langue. Par exemple, Jia veut dire plante en vieil ideosien. »

          — « Ah d’accord. »

          — « Mais surtout, le physique des gens a aussi commencé à changer. Leur peau s’est mise à se couvrir de poils, de plumes, de griffes ou de sabots. »

          — « Comme toi et les autres voyageurs qui passent ici ? »

          — « Tout à fait, tout le monde ressemblait de plus en plus à des animaux sans que personne ne sache vraiment pourquoi ni comment. Nous nous sommes appelés les ybris pour symboliser le fait que nous sommes comme deux êtres dans un même corps.

          — « Et c’est aussi le mana qui vous a fait changer ? »

          — « Possible, c’est ce que certains scientifiques pensent en tout cas. Mais d’autres disent aussi que c’est peut-être parce que nos ancêtres se sont mélangés pour faire des enfants. La science ne sait pas encore tout. »

          — « Mais pourquoi vous n’êtes pas tous les mêmes comme nous les umis ? C’est bizarre je trouve. »

          — « Parce que tous les ybris n’ont pas eu la même vie. Certains ont préféré manger des insectes alors que d’autres mangeaient de la viande. Il y en a qui ont vécu dans des endroits chauds, d’autres dans des endroits humides et encore d’autres dans des zones tempérées ou plus en hauteur. Du coup, nous avons tous évolué différemment en fonction de nos environnements. En plus, nous n’avons pas les mêmes ancêtres que vous, les umis. Attends, je vais te montrer quelque chose qui te permettra de mieux comprendre. »

          Le voyageur fouilla à nouveau son sac et en sortit un livre épais relié de cuir sombre. Il l’ouvrit aux premières pages avant de le tendre à Malika.

          — « Tu as appris à lire ? » lui demanda-t-il.

          — « Bien sûr ! Chaque fois que quelqu’un passe par ici, je lui demande de m’apprendre quelque chose. »

          — « Décidément, tu es pleine de surprises. »

          Malika prit le livre entre ses mains et observa les superbes gravures représentant des êtres humanoïdes, mâles et femelles, classés en huit groupes distincts. Chaque page présentait un groupe et un texte expliquant leurs différents régimes alimentaires, modes de vie et coutumes. Sous le premier groupe, elle lut le mot « carnelin », écrit en lettres argentées. Ils étaient tous deux couverts d’une fourrure grise dense et possédaient un long museau au bout duquel se trouvait une grosse truffe noire, comme des loups. Leurs dents étaient pointues et leurs longues oreilles pendaient sur leurs épaules.

          — « J’en ai souvent vu des comme ça venir dans le village. Mais ceux-là, leur museau est plus long et tout noir et aussi leurs poils sont gris. Leurs oreilles non plus ne sont pas pareilles. »

          — « Les carnelins sont les ybris les plus courants. Il y en a même tellement qu’ils peuvent tous être assez différents.           Certains ont des petites oreilles, des rondes ou des triangulaires. D’autres sont plus grands et plus massifs ou au contraire plus petits et agiles. Il y en a qui ont la fourrure tigrée, certaine blonde, rousse, et ils ont encore bien d’autres différences, même si tous les carnelins ont des points communs. Ces dessins sont surtout des exemples. »

          Malika continua sa lecture en silence. Le deuxième groupe, les « pragidus » étaient immenses et puissants. Leur peau paraissait épaisse, cuireuse et ils arboraient fièrement de longues cornes de gazelles, des défenses d’éléphants ou de lourds sabots de buffles. Les gens du troisième groupe étaient quant à eux complètement opposés à ceux du deuxième. Les « incisides », put-elle lire, étaient minuscules, trapus ou très filiformes et leur peau avait elle aussi de la fourrure. Malika pouffa de rire en voyant qu’ils avaient d’immenses dents de devant, à la manière des écureuils, des rats ou des castors. Poursuivant sa lecture, son regard fut attiré par le groupe des « avesers ». Entièrement recouverts de plumes colorées, leurs pieds étaient munis d’un ergot griffu et ils n’avaient ni bouche ni gueule, seulement un bec d’oiseau. Celui du mâle était long et fin tandis que celui de la femelle était petit et recourbé.

          — « Ceux-là te ressemblent beaucoup ! » s’exclama-t-elle en riant.

          — « Tu trouves ? J’ai le bec plus épais qu’eux pourtant. »

          Les gens du cinquième groupe étaient effrayants. Ils s’appelaient les « squameses », leur peau était recouverte d’écailles, leurs dents avaient l’air petites, mais tranchantes et leurs pupilles étaient fendues comme celles des reptiles. Malika évita donc de les regarder trop longtemps et se concentra sur le sixième groupe, les « herpibiaces ». Ils avaient tous l’air bien gras avec leur bedaine, leur gorge large et leur peau lisse et brillante aux couleurs vives de grenouilles exotiques ou de salamandres. Leurs jambes, par contre, étaient très fines bien que musclées et, tout comme leurs doigts, leurs pieds étaient plats et palmés. Enfin, le dernier groupe, les « asimiates », montrait de grands êtres aux longues mains très fines et aux immenses yeux complètement ronds, semblables à certains singes. Malika remarqua immédiatement leur pelage court et rêche ainsi que leur museau étroit. Sur ce point, ils étaient exactement comme les umis.

          — « Maintenant, je comprends mieux pourquoi les gens qui viennent ici sont tous aussi différents » dit-elle songeuse.

          — « Et bien je suis très content d’avoir pu t’apprendre quelque chose ! » répondit Donelm.

          Un lourd bruit de cloche venant de la colonie retentit soudain, tout le monde avait l’air de se préparer pour le départ.

          — « Le moteur est prêt ! » cria le conducteur de la barge des sables « On redémarre dans dix minutes ! »

          — « Déjà ? » soupira Malika « Non ! S’il te plait, reste jusqu’à la prochaine barge ! »

          Ses oreilles en tombaient de déception et Donelm fut attendri en voyant les grands yeux tristes de la petite umi.

          — « Désolé Malika, mais je ne peux pas rester plus longtemps » dit-il en se relevant. « J’ai encore beaucoup de route à faire. »

          — « D’accord... » fit-elle, déçue. « Merci beaucoup pour tout ce que tu m’as appris Donelm. J’espère que tu feras bon voyage. »

          — « Non, merci à toi. Je suis vraiment très heureux de t’avoir rencontré. Attends, j’ai un cadeau pour toi. Ne regarde pas ! »

          Il se retourna et commença à bricoler quelque chose. Malika, toute curieuse, essaya de se tortiller pour regarder. Mais Donelm avait comme des yeux dans le dos et se détournait dès qu’elle s’approchait de lui. Elle était si excitée qu’elle ne sentit même pas les légers flux mantriques émaner de son ami. Après quelques minutes de cache-cache, il lui tendit un petit paquet de parchemin grossièrement plié en souriant. Malika se précipita alors sur l’ouverture avec avidité.

          — « Oh ! C’est magnifique ! » s’exclama-t-elle en découvrant le contenu du paquet.

          C’était un collier composé d’une fine lanière de cuir sombre et d’un éclat de verre aux reflets irisés bleus. Malika l’enfila avant de serrer Donelm dans ses bras.

          — « Merci Donelm, je le porterai tous les jours ! »

          — « Le verre de ce collier n’est pas un verre ordinaire, tu sais. Il est fabriqué à partir du même verre que celui des aquapsules, sauf qu’il est encore plus spécial. S’il est bien utilisé, il est capable de faire des miracles. Garde-le précieusement et il t’aidera dans tout ce que tu entreprendras. »

          Les larmes aux yeux, la petite umi remercia encore son ami de tout son cœur avant de le raccompagner jusqu’à la barge des sables. Tandis que le véhicule reprenait sa route, Malika fit de grands signes de la main aux voyageurs qui quittaient le village. Elle se précipita ensuite vers sa grand-mère et la serra dans ses bras, toute exaltée.

          — « Bamabu ! Regarde ce qu’il m’a offert ! » lui dit-elle en lui montrant fièrement l’éclat de verre.

          — « C’est magnifique lilin » lui répondit-elle en admirant le bijou. « Ça m’avait l’air d’être un très gentil monsieur. »

          — « Oui très ! Il m’a appris plein de choses sur l’Axode, les mantras, les ybris et tout et tout ! »

          — « Il faut que tu me racontes ça alors. Raccompagne-moi à l’intérieur ma chérie, je commence à avoir chaud ici. »

          Bien à l’abri dans la fraicheur du terrier, Malika passa alors une demi-heure à inonder sa grand-mère de tout ce qu’elle avait appris grâce à Donelm. Pourtant, la vieille umi sentait que sa petite fille hésitait à dévoiler complètement son cœur, bien qu’il ne fallut pas bien longtemps pour que l’impatience de Malika prenne le dessus.

          — « Bamabu, est-ce que c’est loin l’Axode ? » demanda-t-elle timidement en se tortillant les doigts.

          — « C’est encore loin d’ici oui » répondit la grand-mère, tout en connaissant d’avance la suite.

          — « Et... tu crois que je pourrais y aller un jour ? »

          — « Lilin, si c’est ton rêve d’aller voir l’Axode un jour, la seule chose à faire pour qu’il se réalise est que tu fasses tout pour qu’il se réalise. Si tu concentres tous tes efforts sur ton rêve, alors les esprits de ce monde t’aideront à le réaliser. »

          Malika se jeta à son cou et toutes deux s’étreignirent, tandis que Malika murmurait un tendre merci à sa grand-mère. Un bruit de vaisselle brisée les interrompit soudain. La mère de Malika les regardait toutes deux, les mains jointes et la mâchoire tremblante.

          — « Mabu ! Comment peux-tu lui dire ça ? » s’écria-t-elle, les larmes aux yeux, avant de les séparer. « Lin, ça suffit maintenant. Tu ne partiras pas d’ici ! »

          — « Mais, mabu ! »

          — « J’ai dit non ! Ta place est ici, avec ta famille ! » continua sa mère en trainant sa fille dans le fond du terrier.

          — « Arrête mabu ! Pourquoi tu ne me fais jamais confiance ? » tempêta Malika, avant de se libérer de l’étreinte de sa mère.

          Un lourd silence s’abattit alors, tandis que mère et fille se jaugeaient du regard. La mère de Malika soupira et s’agenouilla alors près de sa fille.

          — « Lin, tu es encore trop petite pour comprendre que les choses ne sont pas aussi simples » amorça-t-elle, maternelle. « Nous avons tous besoin de toi ici, j’ai besoin de toi. Si tu t’en vas courir après des chimères, c’est toute la colonie qui en souffrira. »

          — « Non mabu, nous souffrons déjà depuis longtemps » répondit Malika avec peine, comme si affronter sa mère était la chose la plus difficile qu’elle ait jamais eu à faire. « Il fait de plus en plus chaud, les animaux fuient la région, les réserves d’eau s’épuisent et les plantes meurent. Je ne veux pas déménager, j’aime trop ce terrier ! Mais le désert se rapproche de nous jour après jour et si tu ne le vois pas, c’est seulement parce que tu ne sors plus du village depuis que patu n’est plus là ! »

          La mère de Malika fut foudroyée de stupeur. Depuis quand sa petite fille était-elle devenue aussi mature ? Quand avait-elle grandi ?

          — « Je... je me sens mal... » marmonna la grand-mère en se tenant la tête. « Je crois que... je suis restée trop longtemps dehors. »

          Elle tenta de se lever. Mais Malika et sa mère durent se précipiter vers elle pour l’empêcher in extremis de tomber. Elles l’accompagnèrent alors jusqu’à son lit où elles l’allongèrent doucement.

          — « Mabu, ce voyageur m’a fait cadeau de ce verre qui peut faire des miracles » amorça Malika en épongeant le pelage du front de sa grand-mère. « Je suis sûre que grâce à lui, je peux trouver le moyen de rendre la vie au désert. J’ai juste besoin d’aller étudier à l’Axode. »

          — « Lin, ce n’est que... »

          — « Je le sens mabu, je sens au fond de mon cœur que c’est la vérité ! Tu dois me faire confiance. S’il te plait. »

          Le regard de la mère de Malika alla de sa mère souffrante jusqu’à sa fille. Durant un instant, elle perçut dans ses beaux yeux comme l’éclat d’un espoir fou. Elle baissa la tête en soupirant, un peu tremblante.

          — « D’accord Malika... Tu pourras partir une fois que tu seras majeure... »

          Malika sauta alors au cou de sa mère et l’embrassa tendrement. Toutes deux s’étreignirent ainsi longtemps, tandis que la vieille umi les regardait en souriant.

 

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